Huitième mouvement : Liberté

Poème d'Eluard :


LIBERTÉ


 

Sur mes cahiers d'écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable sur la neige

J'écris ton nom

Sur toutes les pages lues

Sur toutes les pages blanches

Pierre sang papier ou cendre

J'écris ton nom

Sur les images dorées

Sur les armes des guerriers

Sur la couronne des rois

J'écris ton nom

Sur la jungle et le désert

Sur les nids sur les genêts

Sur l'écho de mon enfance

J'écris ton nom

Sur les merveilles des nuits

Sur le pain blanc des journées

Sur les saisons fiancées

J'écris ton nom

Sur tous mes chiffons d'azur

Sur l'étang soleil moisi

Sur le lac lune vivante

J'écris ton nom

Sur les champs sur l'horizon

Sur les ailes des oiseaux

Et sur le moulin des ombres

J'écris ton nom

Sur chaque bouffée d'aurore

Sur la mer sur les bateaux

Sur la montagne démente

J'écris ton nom

Sur la mousse des nuages

Sur les sueurs de l'orage

Sur la pluie épaisse et fade

J'écris ton nom

Sur les formes scintillantes

Sur les cloches des couleurs

Sur la vérité physique

J'écris ton nom

Sur les sentiers éveillés

Sur les routes déployées

Sur les places qui débordent

J'écris ton nom

Sur la lampe qui s'allume

Sur la lampe qui s'éteint

Sur mes maisons réunies

J'écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux

Du miroir et de ma chambre

Sur mon lit coquille vide

J'écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre

Sur ses oreilles dressées

Sur sa patte maladroite

J'écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte

Sur les objets familiers

Sur le flot du feu béni

J'écris ton nom

Sur toute chair accordée

Sur le front de mes amis

Sur chaque main qui se tend

J'écris ton nom

Sur la vitre des surprises

Sur les lèvres attentives

Bien au-dessus du silence

J'écris ton nom

Sur mes refuges détruits

Sur mes phares écroulés

Sur les murs de mon ennui

J'écris ton nom

Sur l'absence sans désir

Sur la solitude nue

Sur les marches de la mort

J'écris ton nom

Sur la santé revenue

Sur le risque disparu

Sur l'espoir sans souvenirs

J'écris ton nom

Et par le pouvoir d'un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Liberté.



Forme

La musique, comme le poème, présente une longue première partie consacrée aux 20 strophes Sur ..... Sur ... Sur ... J'écris ton nom, que suit une péroraison sur la strophe finale Et par le pouvoir d'un mot/Je recommence ma vie/Je suis né pour te connaître/Pour te nommer/Liberté.

La première partie articule ses séquences autour de la structure quadripartite du texte ( (Sur ..... Sur ... Sur ... J'écris ton nom) que nous nommerons a, b, c et d. Les changements de tempo la quadrillent (séquences 1, 3, 5, 7, 10, 15 et 16, avec respectivement > = 89, 96, 120, 132, 138, 132 et allarg. molto.

Les neuf premières séquences sont strictement calquées sur chaque couplet. A partir de la séquence 5, la cellule d (J'écris ton nom) commence à être tuilée. Les séquences 10 et 11 sont chacune composées de deux strophes, dans la première desquelles le vers d est élidé, provocant la condensation des deux strophes en une séquence, sous la forme suivante :

a1

b1

c1

 

a2

b2

c2

d

On retrouve le système initial a-b-c-d aux séquences 12-14. Puis la séquence 15 est un développement du principe observé aux séquences 10 et 11 : ici, quatre vers seront condensés, sous la forme suivante :

a1

b1

c1

 

a2

b2

c2

 

a3

b3

c3

 

a4

b4

c4

d

La péroraison (séquence 16) est composée de cinq cellules reprenant les cinq derniers vers du poème (Et par le pouvoir d'un mot - Je recommence ma vie - Je suis né pour te connaître - Pour te nommer - Liberté).

Plan tonal

Sur l'ensemble du mouvement, les douze tonalités (sans considérer la modalité) sont abordées :

séq. 1

séq. 2

séq. 3

séq. 4

séq. 5

séq. 6

séq. 7

séq. 8

MI

MI

DO #

RE $ FA

LA

RE SOL

DO SI

SI FA #

 

séq. 9

séq. 10

séq. 11

séq. 12

séq. 13

séq. 14

séq. 15

séq. 16

FA

FA # SOL # LA DO # SI

SI MI $ SOL FA DO FA #

SI $

LA $

LA $

SI $ MI $ SI 8 DO

SI DO # FA # FA 8 MI

 


Chaque séquence s'achève systématiquement sur une demi-cadence qui renforce le ton principal de la séquence :

séq. 1

séq. 2

séq. 3

séq. 4

séq. 5

séq. 6

séq. 7

séq. 8

MI

MI

DO #

FA

LA

SOL

SI

FA #

 

séq. 9

séq. 10

séq. 11

séq. 12

séq. 13

séq. 14

séq. 15

séq. 16

FA

SI

FA #

SI $

LA $

LA $

SI

MI

Les séquences 1-3 font entendre TP et ton du VIème degré, et les séquences 15-16 se résument au ton de la dominante suivi de la résolution au ton principal. Entre le deux, on trouve l'ensemble des tonalités comprises chromatiquement entre FA 8 et SI 8. On a donc globalement :

Tons I - VI - (FA - FA # - SOL - LA $ - LA 8 - SI $ - SI 8) - V- I

Analyse harmonique et mélodique

Dans les exemples, les équivalents-quinte sont notés en rouge, et les notes étrangères à l’harmonie en bleu.

Ce mouvement se caractérise, sur le plan fonctionnel, par la réduction possible aux seuls degrés I et V.

Séquence 1 : Sur mes cahiers d'écolier/Sur mon pupitre et les arbres/Sur le sable et sur la neige/J'écris ton nom

Cellules a-b-c

Cette séquence est une longue mélodie d'accords qui s'appuie sur la tonique de MI brodée par le VIème degré. Ces accords sont enrichis de septième et neuvième :

La broderie si porte des accords non fonctionnels.

(On peut aussi entendre l'ensemble de l'extension harmonique comme placée uniquement sur le premier degré, le do étant une sixte ajoutée)

Cellule d : J'écris ton nom

Toujours en MI, on entend les degrés I, VI et V. On retrouve le mouvement d'appoggiature de l'accord de dominante typique de Poulenc, habituellement placé sur le IVème degré.

Observons que l'accord de dominante (avec l'échange do # - ré # des ténors - barytons menant à un croisement de voix) est entendu sans septième :

Séquence 2 : Sur toutes les pages lues/Sur toutes les pages blanches/Pierre sang papier ou cendre/J'écris ton nom

Cellules a-b : Sur toutes les pages lues/Sur toutes les pages blanches

Elles sont écrites suivant le même principe que les mesures initiales, en duplication libre. L'accord de dominante précédent (sans septième) s'est bien résolu ici, puisque l'on a mélodie d'accords sur I - VI répété.

Cellules c-d : Pierre sang papier ou cendre/J'écris ton nom

Par glissement chromatique, on entend aux mesures 13 - 14 le mode de mi éolien, avant de retrouver MI pour une demi-cadence. Dans les deux modes, l'harmonie est placée sur la dominante, soit avec tierce mineure ré 8 (éolien), soit note sensible ré # (MI) :

Séquence 3 : Sur les images dorées/Sur les armes des guerriers/Sur la couronne des rois/J'écris ton nom

Cellules a-b : Sur les images dorées/Sur les armes des guerriers

Comme le début de la séquence 2, elle est une duplication libre du début de la séquence 1. On a donc une mélodie d'accords sur I - VI répété et brodé.

Cellules c-d : Sur la couronne des rois/J'écris ton nom

On se dirige vers le ton de DO #, ton homonyme du VIème degré du ton principal MI, avec mi 8 et mi #, équivalents-quinte ; la quarte et sixte peut être entendue comme effet polyharmonique :

Comme à la mesure 13, la sensible si # est précédée de la tierce mineure si 8. Cette note et les équivalents-quinte précédent font pressentir les modes dorien ou mixolydien, avant retour au tonal :

Séquence 4 : Sur la jungle et les déserts/Sur les nids sur les genêts/Sur l'écho de mon enfance/J'écris ton nom

Cellules a-b : Sur la jungle et les déserts/Sur les nids sur les genêts

Au changement d'armature, on passe à la résolution au ton homonyme de RE $, sur les degrés I et VI, à l'instar du début du mouvement.

Cellule c : Sur l'écho de mon enfance

C'est un mouvement habituel de demi-cadence. L'accord de quarte et sixte sonne ici comme classique ; cependant, si la quarte appoggiature bien la note sensible mi 8, la sixte amène l'équivalent-quinte la $ par chromatisme, au lieu de la quinte juste sol 8 :

Cellule d : J'écris ton nom

La tonalité est confirmée, avec équivalents-quinte ; la note sensible est précédée de la tierce modale aux ténors, et s'accompagne d'un autre chromatisme, descendant, aux alti, qui engendre l'harmonie non fonctionnelle de sixte et quinte diminuée du deuxième temps de la mesure 28 :

Séquence 5 : Sur les merveilles des nuits/Sur le pain blanc des journées/Sur les saisons fiancées/J'écris ton nom

Cellules a-b-c : Sur les merveilles des nuits/Sur le pain blanc des journées/Sur les saisons fiancées

La résolution de l'accord précédent est effective. De nouveau, on retrouve le mouvement mélodico-harmonique de la séquence initiale, en triplication libre : répétitions de I - VI en FA, avec accords de broderie.

Cellule d : J'écris ton nom

L'accord de dominante de LA fait entendre sa neuvième mineure fa 8 par enharmonie de commodité mi #. Le do #, équivalent-quinte, rajoute à l'ambiguïté en faisant entendre l’agrégat polyharmonique do # - mi # - sol #, dans un discours strictement monotonal en LA :

On entend de nouveau une quarte et sixte « de cadence », ici issue de la polyharmonie de l'accord de dominante.

Séquence 6 : Sur tous mes chiffons d'azur/Sur l'étang soleil moisi/Sur le lac lune vivante/J'écris ton nom

Cellules a-b : Sur tous mes chiffons d'azur/Sur l'étang soleil moisi

Les deux vers du poème font l'objet d'une duplication libre (variation de rythme).

La résolution de l'accord précédent s'effectue sur le premier temps de la mesure, par cadence évitée sur LA dominante de RE. L'accord est très clair aux voix intermédiaires, les notes étrangères n'apparaissant qu'aux soprani et basses (équivalents-quinte ré # et fa # ; septième majeure ajoutée sol #, au lieu de septième mineure sol 8) :

Cellules c-d : Sur le lac lune vivante/J'écris ton nom

On entend de nouveau une cadence évitée sur la dominante de SOL. La mélodie de soprano rappelle la séquence 4, mais l'harmonisation en est différente. Cependant, on est toujours dans le même type de discours harmonique, avec équivalents-quinte :

Séquence 7 : Sur les champs de l'horizon/Sur les ailes des oiseaux/Et sur le moulin des ombres/J'écris ton nom

Cellules a-b : Sur les champs de l'horizon/Sur les ailes des oiseaux

La mesure 46 est la duplication harmonique des mesures 44 et 45. C'est également, un ton plus bas, et dans un dispositif différent, la reprise de la séquence 12. On a donc, toujours en cadence évitée, la dominante de DO :

Cellules c-d : Et sur le moulin des ombres/J'écris ton nom

La suite de cadences évitées s'achève ici, par rupture du système, sur la dominante de SI, qui emprunte brièvement à sa propre dominante, ce qui explique la présence temporaire du mi # :

Pour l'observation des caractéristiques harmoniques, nous considérerons globalement l'accord de SI V, indépendament de l'accord de SI V de V qui le brode.

Séquence 8 : Sur chaque bouffée d'aurore/Sur la mer sur les bateaux/Sur la montagne démente/J'écris ton nom

Cellule a : Sur chaque bouffée d'aurore

La résolution de l'accord de dominante précédent s'effectue sur cette extension harmonique de tonique de si, avec neuvième ajoutée do #. L'effet polyharmonique engendre un accord de septième et quinte diminuée non fonctionnel en fin de cellule, sur la note étrangère sol #. C'est le seul endroit de l'extension harmonique qui est libre.

Cellules b-c : Sur la mer sur les bateaux/Sur la montagne démente

L'accord de septième et quinte diminuée de la fin de la séquence précédente se trouve repris ici sous forme de marche harmonique modulante s’appuyant sur la progression si – ré - fa.

Cellule d : J'écris ton nom

L'accord de la mesure 54 se transforme enharmoniquement en accord de dominante de FA # avec le simple rajout de la fondamentale do #. Les mesures 51 - 56 se résument donc harmoniquement de la façon suivante :

La quinte juste sol # fait place à deux de ses équivalents, la 8 et sol 8 :

Séquence 9 : Sur la mousse des nuages/Sur les sueurs de l'orage/Sur la pluie épaisse et fade/J'écris ton nom

Cellules a-b : Sur la mousse des nuages/Sur les sueurs de l'orage

La résolution de l'accord précédent s'effectue ici sur pédale de do #, résolution relayée par la dominante du ton précédé de sa propre dominante. La perception de cette dernière est noyée par la présence de l'équivalent-quinte8 :

Cellules c-d : Sur la pluie épaisse et fade/J'écris ton nom

Toujours sur pédale de dominante, l'enchaînement harmonique reprend le mouvement dominante - tonique de FA #, d'abord dans le mode mixolydien, ce qui explique la présence de la tierce mi 8 précédant en chromatisme masqué la note sensible mi # de la tonalité de FA #. Un autre chromatisme apparaît : le si # précédant la septième si 8.

Les accords de dominante e et tonale font apparaître les équivalents-quinte fa # et sol 8 :

Séquence 10 : Sur les formes scintillantes/Sur les cloches des couleurs/Sur la vérité physique/Sur les sentiers éveillés/Sur les routes déployées/Sur les places qui débordent/J'écris ton nom

Cette séquence rompt avec l'écriture jusqu'ici systématiquement articulée sur la structure quadripartite du texte (Sur ..... Sur ... Sur ... J'écris ton nom). Il s'effectue ici une élision de la première strophe de la séquence (entendue homorythmiquement) provocant la concentration de deux strophes du poème :

Sur ..... Sur ... Sur ...

Sur ..... Sur ... Sur ... J'écris ton nom

On aura donc : a1 - b1 - c1 - a2 - b2 - c2 - d

Cellule a1 : Sur les formes scintillantes (mesure 62)

C'est la duplication stricte de la mesure 57.

Cellule b1 : Sur les cloches des couleurs

La cellule précédente est transposée un ton plus haut. On a donc SOL # I - V de V - V. La transposition musicale est stricte, à l'exception d'une légère modification chez les bartytons :

Cellules c1-a2 : Sur la vérité physique/Sur les sentiers éveillés

On entend successivement les dominantes de LA et de DO #, de manière très simple. La logique générale est une extension d'arpège.

Cellule b2 : Sur les routes déployées

Cet accord non fonctionnel est une extension mélodique stricte. Si son seul lien avec la cellule précédente est le mi $, enharmonie du ré #, on constatera à la cellule suivante que les trois notes mi $/ré #, sol et do sont les trois équivalents-quinte utilisés :

Cellules c2-d2 : Sur les places qui débordent/J’écris ton nom

On entend ici la tonalité de SI, par sa dominante et la dominante de sa dominante. Les équivalents-quinte utilisés ici sont bien les notes de l'accord de la cellule b2 :

Remarquons que l'effet polyharmonique nous fait entendre sur le deuxième temps de la mesure 67 (et accords similaires) l'accord de sixte augmentée sur do 8, qui sonne enharmoniquement comme dominante de FA 8, soit à l'opposé dans le système tonal. C'est là une ambiguïté bien connue de cette harmonie :

Ici, son enchaînement s'appuie sur la logique de triton mélodique de la basse et sur les chromatismes sol 8 - sol # et do # - do 8, respectivement neuvièmes mineure/majeure d'une part, quinte juste/quinte altérée d'autre part :

Séquence 11 : Sur la lampe qui s'allume/Sur la lampe qui s'éteint/Sur mes maisons réunies/Sur le fruit coupé en deux/Du miroir et de ma chambre/Sur mon lit coquille vide/J'écris ton nom

La remarque formelle concernant la séquence 10 est valable ici aussi (d1 sera superposé à c1). On aura donc aussi : a1 - b1 - c1 - a2 - b2 - c2 - d.

Cellules a1-b1 : Sur la lampe qui s'allume/Sur la lampe qui s'éteint

La résolution est effective, avec reprise de la dominante. La deuxième mesure est une duplication libre de la première, dans laquelle la fonction de dominante de SI est plus effective (la note sensible était absente dans l'accord de la mesure 70, malgré la présence de l'équivalent-quinte ) :

L'accord de dominante de DO est un accord de passage dont l'objectif est de jouer sur les chromatismes fa 8 - fa # et ré 8 - ré #, à l'instar de ce que faisaient aux mesures 67 et suivantes les notes sol 8 - sol # et do 8 - do #, respectivement neuvièmes mineure et majeure d'une part, quintes altérée et juste d'autre part.

Cellule c1 (superposé à d1) et a2-b2 : Sur mes maisons réunies/Sur le fruit coupé en deux/Du miroir et de ma chambre/J'écris ton nom

 

Les mesures 75-76 reprennent exactement les mesures 72-73, la mesure 74 reprenant elle aussi la mesure 73. On entend dans ces cellules une suite d'accords de neuvième majeure de dominante, avec (SOL, FA) ou non (MI $, DO) équivalents-quinte :

Jusqu'à la mesure 78, leur dispositif place la quinte à la basse, avant rétablissement de l'état fondamental sur le dernier accord. Cela permet de garder la même basse sol, qui aura été brodée aux mesures précédentes par la et fa, respectivement quintes de la dominante de MI $ et de celle de SOL.

Cellules c2-d2 : Sur mon lit coquille vide/J'écris ton nom

Le rétablissement tonal sur la dominante de FA # s'effectue en fin de séquence. La juxtaposition de ces deux tonalités à l'opposé dans le système tonal est facilitée par l'enharmonie fa 8 - mi #, respectivement septième de la dominante de DO et note sensible de la dominante de FA # , ainsi que par la présence du sol, fondamentale de l'accord de dominante de DO et équivalent-quinte de l'accord de dominante de FA # :

Séquence 12 : Sur mon chien gourmand et tendre/Sur ses oreilles dressées/Sur sa patte maladroite/J'écris ton nom

Avec le retour au contour mélodique initial dont on s'était un peu éloigné, on retrouve le schéma formel a - b - c - d. La cellule c est la duplication de la cellule a (ce qui nous permet de corriger l'erreur suivante, à la mesure 84, troisième temps des mezzos du chœur 1 : si $).

 

Malgré les très nombreux effets polyharmoniques, la cellule se résume à une longue dominante de si $, d'abord sans tierce sur la cellule a, mesures 83-84, puis dans le mode éolien, ce qui justifie la présence de la tierce mineure la $ à la cellule b, mesure 85, au lieu de la note sensible la 8, qui apparaîtra, in extremis, à la mesure 88. Les équivalents-quinte sont présents dès la dominante modale, avec si $ et ré $, la dominante tonale préférant le ré 8 (toujours avec le si $) :

Séquence 13 : Sur le tremplin de ma porte/Sur les objets familiers/Sur le flot du feu béni/J'écris ton nom

Cellule a : Sur le tremplin de ma porte

Elle est la transposition, une sixte mineure plus bas, de la cellule a de la séquence précédente , mesures 83-84. On est donc sur un accord de dominante en RE.

Le mouvement de la basse indique, depuis la mesure précédente, une résolution sur si $ I, mais en cadence rompue (si $ n'est pas la fondamentale, mais la quinte du nouvel accord de la $ neuvième majeure de dominante).

Cellules b-c-d : Sur les objets familiers/Sur le flot du feu béni/J'écris ton nom

Cette séquence s'achève sur la dominante de LA $. Ces extensions harmoniques strictes font entendre neuvième majeure fa 8 et neuvième mineure fa $, sous sa forme enharmonique mi 8, ainsi que des équivalents-quinte :

Séquence 14 : Sur toute chair accordée/Sur le front de mes amis/Sur chaque main qui se tend/J'écris ton nom

Cellules a-b : Sur toute chair accordée/Sur le front de mes amis

La cellule b (mesure 98) est la duplication harmonique de la cellule a (mesure 96), qui fait de nouveau entendre la tonalité de LA $, brodée par la tonalité de si $$, dont la dominante possède son propre équivalent-quinte$ :

Cellules c-d : Sur chaque main qui se tend/J'écris ton nom

On retrouve LA $, d'abord sous sa forme modale, avec tierce mineure sol $ à la place de la note sensible qui apparaîtra à la fin de la séquence (mesure 102). Comme à la séquence 12, la neuvième mineure fa $ est notée enharmoniquement mi 8, et on trouve les équivalents-quinte sous la forme modale autant que tonale :

Séquence 15 : Sur la vitre des surprises/Sur les lèvres attentives/Bien au-dessus du silence/Sur mes refuges détruits/Sur mes phares écroulés/Sur les murs de mon ennui/Sur l'absence sans désir/Sur la solitude nue/Sur les marches de la mort /Sur la santé revenue/Sur le risque disparu/Sur l'espoir sans souvenir/J'écris ton nom

Cette séquence couvre quatre strophes du poème, dans lesquelles le vers d (j'écris ton nom) est simplement tuilé avec les vers a, b et c. Ce procédé, apparaissant progressivement depuis la mesure 36 (séquence 5), est ici exacerbé, et prépare la péroraison proche.

Nommons les cellules a1, b1..., a2..., a3... et a4... en fonction des quatre vers contenus dans cette séquence.

Cellule a1 : Sur la vitre des surprises

Elle est la duplication harmonique de la cellule a de la séquence 14 (mesure 96). On a donc LA $ brodé par SI $.

Cellule b1 : Sur les lèvres attentives

Nous avons le même mouvement harmonique qu'à la cellule a, dans une nouvelle écriture, et un demi-ton plus haut : si $ - do $ - si $.

Cellule c1-a2 : Bien au-dessus du silence/Sur mes refuges détruits

Comme souvent dans ce mouvement, la demi-cadence tonale est précédée du Vème degré modal (ici mixolydien défectif). Sans nouveauté également, le Vème degré modal comporte ses équivalents-quinte :

Cellules b2-c2 : Sur mes phares écroulés/Sur les murs de mon ennui

(Pour des commodités de lecture, on a rétabli les dièses dans le chœur 2 (notés en bémols sur la partition, au contraire du chœur 1)

Ces deux cellules sont des extensions harmoniques strictes à base d'extensions de note à toutes les voix. Elles font entendre la dominante de SI, puis de DO, avec un équivalent-quinte pour cette dernière tonalité, le mi 8, qui fait note pivot avec l'accord précédent :

Cellules a3-b3 : Sur l'absence sans désir/Sur la solitude nue

Ces deux cellules sont une imitation harmonique imparfaite, même si elles s'articulent autour des nombreuses enharmonies : si $ - la # ; sol $ - fa # - do 8 - si #.

Dans la première cellule, le degré de la dominante de ré $ est entendu, avec équivalent-quinte fa 8, et sans fondamentale :

Dans la deuxième, le do qui reste à la basse sert de pivot avec ce qui précède. Il s'agit d'un équivalent-quinte de l'accord de dominante de la tonalité de si 8, présent également sous sa forme si # aux mezzos, ténors et basses :

Cellule c3 : Sur les marches de la mort

On est toujours sur la dominante de si, avec passage dans le mode éolien, ce qui fait entendre le la 8 au lieu de la note sensible la #. L'équivalent-quinte est maintenant le si 8 :

Le mouvement de la basse indique bien une résolution, comme nous le marquons sur l'exemple ci-dessus, mais l'harmonisation de cette note si ne se fera pas sur un Ier degré, comme souvent dans ce mouvement :

Cellules a4-b4 : Sur la santé revenue/Sur le risque disparu

On est toujours sur la dominante de si (pour des raisons de commodité de lecture harmonique, nous avons réduit les enharmonies si $ - la #). La pédale de si 8 du chœur 1 peut être entendue comme un équivalent-quinte de l'accord de dominante, à l'instar des si 8 du chœur 2, mais surtout comme une pédale de tonique.

Poulenc varie encore les notes de cet accord de dominante de si entendu presque constamment depuis la mesure 108 en faisant entendre maintenant neuvièmes mineure et majeure (respectivement sol 8 et sol #) :

Cellules c4-d : Sur l'espoir sans souvenir/J'écris ton nom

La dominante de si 8 est ici appoggiaturée par la dominante de si $, le pivot entre les deux accords étant le do 8, quinte juste du premier accord et équivalent-quinte du second :

Séquence 16 : Et par le pouvoir d'un mot/Je recommence ma vie/Je suis né pour te connaître/Pour te nommer/Liberté.

Cellules 1-2 : Et par le pouvoir d'un mot/Je recommence ma vie

Cellules 3-4 : Je suis né pour te connaître/Pour te nommer/Liberté.

La cadence finale va confirmer que nous sommes, depuis l'installation de la tonalité de SI, sur la dominante du ton principal, longuement installée depuis la séquence 15. Cette dominante SI est brodée par FA 8 en début de séquence (levée sur la mesure 125 – 124), sur une logique d’extension mélodique de triton à la basse, et les harmonies suivantes :

On remarque que l’harmonie principale, V de si, est beaucoup plus complexe que celle de sa broderie par Dominante de fa : 7 sons, dont trois équivalents-quinte, pour si V, contre quatre sons, dont deux équivalents-quinte, pour fa V. Cela a pour effet de masquer la progression de la cadence.

Celle-ci est cependant inéluctable, puisque l’on va ensuite passer plus simplement de FA à SI par l'accord de sixte augmentée (mesure 128), pour enfin cadencer dans le ton principal, ce que le compositeur fait en faisant entendre l'anticipation mi en lieu et place de la sensible ré # (la résolution est ici tellement imminente et évidente qu'il vaut mieux considérer la note mi comme une anticipation plutôt qu'un équivalent-quinte, ce qu'elle serait également) :