Quatrième mouvement : Toi ma patiente...

Poème d'Eluard :

PATIENCE

Toi ma patiente ma patience ma parente

Gorge haut suspendue orgue de la nuit lente

Révérence cachant tous les ciels dans sa grâce

Prépare à la vengeance un lit d'où je naîtrai.

Forme

Le mouvement reprend trois fois un modèle théorique A – B – C – D qui n’est complètement effectif sur aucune des trois sections : inachevé sur la première, complet sur la deuxième, mais avec une première variation B' de B, et incomplet sur la troisième (B- étant une élision de B, et absence de C).

1ère section

A

Toi ma patiente ma patience ma parente

B

Gorge haut suspendue orgue de la nuit lente

 

 

2ème section

A

Toi ma patiente ma patience ma parente

B'

Gorge haut suspendue orgue de la nuit lente

C

Révérence cachant tous les ciels dans sa grâce

D

Prépare à la vengeance un lit d'où je naîtrai

3ème section

A

Toi ma patiente ma patience ma parente

B-

Gorge haut suspendue

 

 

D’

Prépare à la vengeance un lit d'où je naîtrai

Parcours tonal

1ère section

A

LA

B

LA

 

 

2ème section

A

LA

B'

RE $

C

RE $ si 8

D

LA

3ème section

 A

LA

 B-

LA

 

D

LA

Le parcours est globalement monotonal, à la modalité près. La tonalité de RE $ (ou homonyme ré $), s'entend enharmoniquement comme en relation de tierce majeure supérieure ; quant au ton de si 8 très brièvement abordé, c'est le ton du IIème degré, dans une logique tout à fait tonale.


Analyse harmonique détaillée

1ère section

Séquence A (cellules 1 - 2 - 3) : Toi ma patiente ma patience ma parente

Cette séquence est composée de trois cellules au contenu mélodico-harmonique similaire. Outre la réplication, les deuxième et troisième cellules sont individualisées par une suspension sur demi-soupir, qui met en valeur la troisième reproduction du modèle harmonique. Toutes les notes sont harmoniques.

Le contrepoint implicite fait apparaître deux courants mélodiques, dont le principal fait entendre la tonique de la tonalité avec septième ajoutée, et dont la quinte est tenue aux ténors. Le second courant mélodique est une broderie par le VIème degré, en valeurs plus brèves :

Séquence B : Gorge haut suspendue orgue de la nuit lente

Cellule 4 : Gorge haut suspendue

On retrouve le VIème degré, aussi peu marqué qu'à la séquence précédente, puisque accompagné du si en note de passage. La quarte et sixte de cadence amène la dominante de la dominante avec une échappée (sol) engendrant une dissonance à la basse ; on observe un contour mélodique en éventail, particulièrement aux voix aiguës. Ces artifices masquent un discours fonctionnellement très conventionnel.

Cellule 5 : orgue de la nuit lente

On entend la dominante du ton de la, d’abord modale (la tierce mineure sol 8), puis note sensible sol #, et l’équivalent-quinte do 8.

En plaçant l’équivalent quinte à la basse à l’attaque de l’extension harmonique, Poulenc fait entendre l’agrégat de do 8, qui est un effet polyharmonique non fonctionnel, que la basse arpège sur l’ensemble de l’extension harmonique :

2ème section

Séquence A : Toi ma patiente ma patience ma parente

Elle est la duplication stricte de la séquence A de la 1ère section.

Séquence B' : Gorge haut suspendue orgue de la nuit lente

Cellule 6 : Gorge haut suspendue

On passe à la tonalité de RE $,  par les enharmonies sol # - la $ et do # - ré $. Dans ce long appui sur la dominante de la tonalité, on remarque l'emploi de la quarte et sixte de cadence, à l’instar de la mesure 4 (cellule 4), où la note étrangère do 8 des mezzos apporte une dissonance pure en noyant la fonctionnalité. L'accord de fa $ en extension harmonique stricte n'est qu'un accord de broderie, non fonctionnel, retardant l'accord de triton de la fin de la cellule, et possédant son équivalent-quinte fa 8.

Cellule 7 : orgue de la nuit lente (à noter la majuscule rajoutée par Poulenc, qui individualise la cellule)

La résolution se fait en extension harmonique stricte faisant entendre RE $ avant son homonyme ré $, avant retour de la dominante à la fin de la cellule comportant l’équivalent-quinte fa 8 :

Séquence C (cellule 8) : Révérence cachant tous les ciels dans sa grâce

On retrouve le Ier degré de ré $, sous la même forme que dans la cellule précédente, puis on passe en si 8, sur un accord de dominante sans fondamentale faisant entendre deux équivalents-quinte :

C'est grâce à ces équivalents-quinte que la polyharmonie peut faire entendre l'agrégat de sol des deux premiers temps de la mesure 16 (non fonctionnel) :

Séquence D : Prépare à la vengeance un lit d'où je naîtrai

Cellule 9 : Prépare à la vengeance

Suite de cadences évitées de sous-dominante en sous-dominante, avec équivalents-quinte une harmonie sur deux. Le premier accord de la mesure 18, sonnant comme un accord de septième d'espèce sur fa 8, est issu de la polyharmonie de l'accord de sol # dominante , où do, mi et mi # (fa 8) sont des équivalents-quinte.

La suspension temporaire de sentiment tonal provoquée par cette suite d'accords de dominante s'achève avec la dominante de la dominante de la, prolongée sur trois temps.

La mélodie fait apparaître aux voix aiguës un contrepoint implicite à deux voix en mouvement conjoint descendant, cependant que les voix graves observent une logique d'arpèges de quartes ascendantes :

Observons que la logique descendante des voix de femmes, apparaissant en contrepoint implicite, était encore plus marquée dans l'édition originale de 1943, où la partie de mezzos était la suivante :

En effet, les notes supprimées dans la version définitive, sont les notes internes de ces agrégats, qui s'inscrivaient parfaitement dans une logique chromatique descendante :

Cellule 10 : un lit d'où je naîtrai

Le retour au ton se fait très simplement par V de V - V, avec équivalents-quinte dans les deux cas :

3ème section

Séquence A : Toi ma patiente ma patience ma parente

C’est la duplication des séquences A précédentes.

Séquence B - (cellule 11) : Gorge haut suspendue

Cette séquence, élidée par rapport à la séquence B initiale, en reprend la nature harmonique, sous un dispositif différent, avant de faire allusion à la sous-dominante.

Le profil de la basse rappelle les mesures initiales :

Dans ce cas, les mesures 25 - 26 peuvent également être comprises comme une extension harmonique libre du premier degré, et l'accord V de IV comme une fonction infléchie (accord du premier degré et septième naturelle ajoutée) :

Séquence D' : Prépare à la vengeance un lit d'où je naîtrai

Cellule 12 : Prépare à la vengeance

L'impression harmonique de la ligne de basse est celle d'un accord de FA 8. Mais l'harmonie est bien différente, puisqu'il s'agit de l'accord de dominante de la dominante de la tonalité de la. Cependant, la perception de cette extension harmonique stricte est troublée par le fait que se trouvent à la basse :

- Les fa 8, quintes abaissées de l'accord de dominante de la dominante ;

- la septième la 8 du renversement de ce même accord.


Cellule 13 : un lit d'où je naîtrai

L'arpège de basse de la cellule précédente (accord de FA 8) passe aux soprani, amplifié par le do # qui donne à entendre un accord de quinte augmentée. Cet artefact de l'organisation fonctionnelle de base en trouble la perception, d'autant plus que la cadence est inhabituelle : le la 8 à la basse, théoriquement toujours septième de l'accord de dominante de la dominante, appartient ensuite à l'accord de dominante de la sous-dominante :

Cependant, ces deux fonctions sont des fonctions contrariées, puisque l'ensemble de la cellule est placé sur la tonique. On observe que cet accord final est identique, au dispositif près, à celui qui concluait l'épisode B -, à la mesure 26, soit quatre mesures plus tôt. Nous y avions relevé une éventuelle fonction contrariée sur V de IV, qui se confirme ici, d'autant plus tout concourt ici à l'ambiance de cadence : profil mélodique des voix, dynamiques, et mouvement final de la basse.