Troisième mouvement : Aussi bas que le silence

Poème d'Eluard :

AUSSI BAS QUE LE SILENCE

Aussi bas que le silence

D'un mort planté dans la terre

Rien que ténèbres en tête

Aussi monotone et sourd

Que l'automne dans la mare

Couverte de honte mate

Le poison veuf de sa fleur

Et de ses bêtes dorées

Crache sa nuit sur les hommes.

Cette partie, de simplement 20 mesures, est de forme linéaire, mais l'organisation des séquences et cellules se fait selon le processus de complexification suivant :

- La séquence A, correspondant à la première strophe du poème, juxtapose des cellules sans qu'aucun des paramètres habituels que sont l'organisation des voix, les dynamiques ou les liaisons, n'apparaissent. Elles sont simplement individualisées par le texte, et par l'organisation harmonique :

cellule 1 : Aussi bas que le silence ; mi $ I

cellule 2 : D'un mort planté dans la terre ; mi $ V

cellule 3 : Rien que ténèbres en tête ; mi $ V de IV - IV - V ;

- La séquence B (deuxième strophe du poème) fait apparaître une individualisation des cellules grâce à une seule variable : l'intervention ponctuelle des barytons ;

- La séquence C (deux premiers vers de la troisième strophe (Le poison veuf de sa fleur/Et de ses bêtes dorées) fait intervenir des paramètres plus marqués : chœur 2/ chœur 1 ; dynamiques ;

- La séquence D (dernier vers, dont la fin est redoublée : Crache sa nuit sur les hommes/les hommes) possède des cellules encore plus individualisées : chœur 1/ chœur 2 ; voix aiguës/voix graves ; dynamiques :

Parcours tonal

Le mouvement est monotonal, à la toute petite exception de l'allusion à DO $ de la fin de la mesure 8. Le parcours tonal est le suivant :

On constate qu'il se réduit à I - V - IV - I, enchaînement harmonique que l'on retrouvera dans la cadence finale de la cellule 9 :

Analyse harmonique détaillée

Séquence A (cellules 1-2-3) : Aussi bas que le silence/D'un mort planté dans la terre/Rien que ténèbres en tête

Cette séquence possède une organisation très fonctionnelle, avec les degrés forts de mi $, dominante modale de passage (éolien), et une seule note étrangère, le retard de la dernière mesure sur le IIème degré de broderie. A noter la présence de quartes et sixte de cadence, rares dans la musique chorale de Poulenc.

Séquence B : Aussi monotone et sourd/Que l'automne dans la mare/Couverte de honte mate

Cellule 4 : Aussi monotone et sourd

On retrouve le même schéma qu'aux mesures initiales.

Cellule 5 : Que l'automne dans la mare

Après une digression en DO $, on retrouve le ton de mi $, sous sa forme mélodique ascendante, ce qui explique la présence des do 8 et ré 8. En ce qui concerne les sols à la fois 8 et $, il s'agit d'une enharmonie de commodité sol 8 - la $$, faisant clairement entendre la neuvième mineure, après la neuvième majeure de l'accord de dominante de la tonalité de DO $ (avec équivalent-quinte mi $):

Cette harmonisation s’appuie à la basse sur une logique mélodique de triton mélodique (fin de la mesure 8) suivie d’un arpège de tierces ascendantes, en mouvement contraire avec les voix aiguës.

Cellule 6 : Couverte de honte mate

Dans cette demi-cadence typique de Poulenc, la médiante de l'accord de sous-dominante, à la basse, appoggiature la fondamentale de l'accord de dominante. Les fa sont des anticipations.

Séquence C (séquences 7-8) : Le poison veuf de sa fleur/Et de ses bêtes dorées

C'est une mélodie de 13 accords, dont 10 sont des accords parfaits, et 3 avec quinte augmentée (ou équivalent enharmonique). Ils sont écrits de façon strictement syllabique, même sur les valeurs les plus courtes (croches).

Les premier et dernier, respectivement placés sur les degrés I et IV de mi, sont les piliers d'une extension harmonique libre dont la mélodie d'accord formant remplissage est en particulier guidée par les mouvements ascendants diatoniques ou chromatiques apparaissant en contrepoint implicite aux soprani et barytons.

Séquence D

Cellule 9 : Crache sa nuit sur les hommes

La cadence (en majeur) commence avec quarte et sixte et accord de dominante, qui est désamorcée par l'emprunt au IVème degré, lequel se prolonge par fonction contrariée (l'accord de triton - tierce mineure est le "faux accord" sur la bonne basse) qui achève le mouvement par cadence plagale. Notons que ce mouvement plagal était annoncé à la séquence précédente, où I - IV encadrait la mélodie d'accords.

Cellule 10 : les hommes

Elle est un posé ajouté de l'accord de tonique, écrit en contraste de timbre aux voix aiguës du chœur 1, après le grave du chœur 2 :