Deuxième mouvement : En chantant les servantes s'élancent

Poème d'Eluard :

LE RÔLE DES FEMMES

En chantant les servantes s'élancent

Pour rafraîchir la place où l'on tuait

Petites filles en poudre vite agenouillées

Leurs mains aux soupiraux de la fraîcheur

Sont bleues comme une expérience

Un grand matin joyeux

Faites face à leurs mains les morts

Faites face à leurs yeux liquides

C'est la toilette des éphémères

La dernière toilette de la vie

Les pierres descendent disparaissent

Dans l'eau vaste essentielle

La dernière toilette des heures

A peine un souvenir ému

Aux puits taris de la vertu

Aux longues absences encombrantes

Et l'on s'abandonne à la chair très tendre

Aux prestiges de la faiblesse.

Forme et harmonie

La forme est moins strictement linéaire que celle du premier mouvement, puisque l'on trouve une reprise A - A'.

En chantant les servantes s'élancent (mesures 1 et 12)

Pour rafraîchir la place où l'on tuait (mesures 3 et 14)

Petites filles en poudre vite agenouillées (mesures 5 et 16)

Leurs mains aux soupiraux de la fraîcheur (mesures 8 et 18)

Sont bleues comme une expérience (mesures 10 et 20)

Un grand matin joyeux (mesures 11 et 21)

La linéarité de la forme reprend ses droits pour les parties B et C, séparées par un changement de tempo et individualisées par le caractère qui en découle.

(Rappelons que les sigles E.H. et M.A. signifient respectivement extension harmonique et  mélodie d’accords).

Les séquences sont majoritairement composées d'une seule cellule, comme « petites filles en poudre vite agenouillées », ce qui est justifié par le tempo très allant de ce mouvement (initialement de > = 152). Lorsque ça n'est pas le cas, les cellules de base sont très brèves, comme aux mesures 7-10, individualisées par l'organisation des voix (chœurs 1 et 2), les dynamiques (respectivement ff - mf - ff - mf - f), et malgré les la la la ... qui circulent d'un chœur à l'autre. Cela contribue à la violence de cet épisode.

Aux soupiraux de la fraîcheur

 

comme une expérience

 

Leurs mains

 

Sont bleues

 

Un grand matin joyeux

En conséquence de ce changement d'échelle, c’est au niveau de l'organisation en parties que nous observerons les événements harmoniques conclusifs les plus marqués : mi éolien V ; do # I ; mi V ; MI IV - II - V - I pour la cadence finale.

Observons que l'écriture est moins tonale que dans le premier mouvement : si nous avons toujours des piliers harmoniques (I - II - IV et V) et des extensions harmoniques en abondance, nous avons en plus des mélodies d'accords (sixtes, quartes et sixtes, septièmes et neuvièmes non fonctionnelles), des dissonances ajoutées et de la modalité.


Parcours tonal

Les pôles sont les suivants :

mi - SI $ - do # - SOL - sol - mi - MI

On peut remarquer le premier trajet sur les deux régions tonales extrêmes mi et SI $, suivi des deux autres régions tonales extrêmes do # et SOL. De SOL à mi, il n'y a qu'une relation de tonalités relatives, et le ton homonyme MI pour finir.

On peut analyser ce parcours tonal en considérant que les tonalités mi - SI $ et do # - SOL dégagent les lignes principale et secondaire du pôle mi, comme dans le système d'axes de Bartok :

Dans cet esprit, on n'aurait donc que le ton principal et ses équivalents (rappelons que dans ce système, on ne tient pas compte de la modalité majeure ou mineure, mais de la polarisation sur la tonique).

Celle prévalence de mi (ou MI) et ses équivalents est particulièrement évidente à partir de la mesure 31, qui installe définitivement ce pôle, dont on n'aura plus que les degrés I, II, IV ou V. L'analyse harmonique de détail va montrer de quelle manière Poulenc masque le côté très tonal de cette organisation.

Analyse harmonique détaillée

Partie A

Cellule 1 : En chantant les servantes s'élancent

Cellule 2 : Pour rafraîchir la place où l'on tuait

Ces deux cellules initiales font entendre le Ier degré de mi phrygien, défectif, mais individualisé par son demi ton initial mi - fa 8. On remarquera à la cellule 8 plus l’importance tonale prise par ce fa 8.

On note le contrepoint implicite à intervalle de quinte, dont les entrées se densifient progressivement :

Cellule 3 : Petites filles en poudre vite agenouillées

Cette cellule fait entendre une succession d'accords de quarte et sixte ; on observe un contrepoint implicite réparti en voix grave et aiguë, cette dernière systématiquement placée sur les accentuations du texte qui sont marquées, comme presque toujours chez Poulenc, par la valeur longue :

Séquence 4 : Leurs mains aux soupiraux de la fraîcheur/Sont bleues comme une expérience

L'écriture précédente se prolonge ici ; on a donc toujours une mélodie d'accords de quarte et sixte diverses, sur pédale de mi . Rappelons que la forme fait apparaître des cellules de base très brèves, précisées ff violent.

Cellule 5 : Un grand matin joyeux

Cette cellule débute, dans la logique des deux précédentes, par une mélodie d'accords, maintenant en sixtes. Cette dernière est issue partiellement de l'extension harmonique libre de l'accord de dominante de mi éolien.

Partie A'

Cellule 6 : En chantant les servantes s'élancent

Elle est la duplication quasiment stricte de la cellule 1, à l'exception de l'octave initiale dont l'accentuation est renforcée par l'effet de timbre :

Cellule 7 : Pour rafraîchir la place où l'on tuait

Elle est la duplication de la cellule 2, un demi-ton plus haut. On retrouve donc les mêmes caractéristiques : fa phrygien et contrepoint implicite à deux parties pour la voix mélodique.

Cellule 8 : Petites filles en poudre vite agenouillées

Le contrepoint implicite fait entendre des dissonances mélodiques : la $ - la 8, ré $ - ré 8 :

Il s'achève sur SI $ V, sous la forme de l'accord de triton ; nous arrivons donc à l'antipode de mi, ici sous la forme majorisée. L'extension harmonique fait entendre les équivalents quinte si 8 (do $), ré $ - ré 8, la tierce modale la $ en même temps que la note sensible la 8, et la septième majeure ajoutée mi 8. Cela donne à entendre dix des douze notes du réservoir de l'accord de dominante, dont la fondamentale est fa 8, donné de manière insistante dès les premières mesures, alors sous forme de broderie du Ier degré de mi phrygien.

Cellule 9 : Leurs mains aux soupiraux de la fraîcheur

Il s'agit d'un mouvement de marche harmonique libre : la basse progresse de sous-dominante en sous-dominante (mi $ - la $ - ré $ - sol $ - do $), mais l'harmonisation n’est pas stricte, et fait appel à une mélodie d'accords de septième. Les accords désignés d'une flèche rouge sont également des accords de septième, mais renversés et auxquels manquent respectivement la tierce et la septième :

L'ordre mélodique fait apparaître des lignes fondamentales descendantes :

Cellule 10 : Sont bleues comme une expérience

Cette cellule est une extension harmonique libre du dernier accord, dont nous comprendrons aux mesures suivantes qu'il est placé sur le IIème degré de do # mineur, troisième polarité équivalente de mi. Les notes sol # et mi 8 n'appartiennent pas à l'harmonie, et les accords chiffrés entre parenthèses sont issus de la polyharmonie de l'extension harmonique :

Cellule 11 : Un grand matin joyeux

Le IIème degré précédent se résout sur do # I, extension harmonique libre où le la 8 est appoggiature de la quinte sol #, et les quartes et sixtes des accords de passage :

Partie B

Cellule 12 : Faites face à leurs mains les morts

Ici, des chromatismes masquent des extensions (arpèges et appoggiatures) menant à SOL (sans quinte). Cette tonalité est à l’opposé, dans l’espace tonal, de do # qui concluait la partie A ; elle est le quatrième équivalent du pôle de mi initial.

Cellule 13 : Faites face à leurs yeux liquides

Cette cellule est une duplication libre de la précédente : seul le dernier temps change, faisant entendre sol [2] au lieu de sol [3]. Cela explique harmoniquement les deux dernières cellules : SOL I et SOL II :

Cellule 14 : C'est la toilette des éphémères

On passe de SOL au ton homonyme de sol, avec des extensions d'arpège (alti) ou de notes (voix inférieures). Le remplissage des extensions de notes se fait par logique de triton mélodique aux soprani, de chromatisme en voix parallèles aux voix d'hommes. Cela engendre des dissonances de passage (sol 8 - sol # et do 8 - do #). Refaire l'image ???

Cellule 15 : La dernière toilette de la vie

On est toujours sur le Ier degré de sol, et la logique d’écriture du début des mesures 26 et 27 est reprise et amplifiée, sous un nouveau dispositif. C’est ce qui donne la mélodie d'accords de sixte (à l'exception de la quarte et sixte de l'avant dernier accord) qui forme le remplissage de l’extension harmonique (extensions de note à toutes les voix).

On note la forme en éventail des intervalles descendants de la mesure 28 :

Cellule 16 : Les pierres descendent

Après un accord de septième non fonctionnel, on entend une suite de cadences évitées (successivement en do #, fa # et si 8) dans lesquelles on notera les fausses relations chromatiques (en violet), et les équivalents-quinte (en rouge) :

Ici, pas de figuralisme sur le mot descendent, puisque les voix de femmes et d'hommes progressent en mouvements contraires.


Cellule 17 : disparaissent

Le cycle de cadences évitées se prolonge et s'achève sur la tonalité de mi (on a donc globalement, depuis la cellule précédente, les tonalités de do #, fa #, si 8 et mi 8) ;

L’harmonie de dominante possède l’équivalent-quinte mi #, et les neuvième majeure et mineure (pour cette dernière, on note l'enharmonie de commodité si # - do 8) :

Cellule 18 : Dans l'eau vaste essentielle

Dans ce jeu sur la modalité de si, SI majeur est prégnant, dans la continuité de l'accord précédent. Le changement de mesure (de la noire à la blanche) prépare le changement de tempo et de caractère de la partie C.

Partie C

Cellules 19 et 20 : La dernière toilette des heures/A peine un souvenir ému

C'est la résolution de la dominante des cellules 18 et 19, en extensions harmoniques libres.

Cellule 21 : Aux puits taris de la vertu

Cette cellule fait entendre une mélodie d'accords de quartes et sixtes sur pédale de mi. Le ré, noté en bleu, est une dissonance ajoutée, placée sur les temps longs, donc forts, du texte.

La deuxième partie de cette cellule est une duplication presque stricte de la première (la valeur rythmique finale est légèrement allongée).

Cellule 22 : Aux longues absences encombrantes

Le principe est le même principe qu'à la cellule 21, mais avec accords de sixte. Nous sommes donc toujours sur le premier degré de mi, ton principal.

Cellule 23 : Et l'on s'abandonne à la chair très tendre

De nouveau, mi est entendu, ici au ton homonyme de MI. Après un accord de septième de dominante non fonctionnel, on retrouve MI V, avec quinte altérée fa 8 :

Cellule 24 : Aux prestiges de la faiblesse

On passe à la sous-dominante de MI, avec accord de neuvième d'espèce. Le fa # est une note de passage, et la duplication est presque stricte sur la deuxième cellule.

Cellule 25 : De la faiblesse

La cadence finale s'effectue par extension harmonique stricte sur V, avec deux équivalents-quinte :

On entend bien un accord II sur le premier temps, mais nous ne le chiffrons pas comme tel, car dans ce cas, le deuxième accord serait non fonctionnel. Ces deux accords sont issus de la polyharmonie de l'accord de dominante.