Sept Chansons pour chœur mixte a
capella (1936)
2. À peine défigurée, Poème de Paul Éluard (La vie immédiate, 1935)
Adieu
tristesse
Bonjour
tristesse
Tu es
inscrite dans les lignes du plafond
Tu es
inscrite dans les yeux que j'aime
Tu
n'es pas tout à fait la misère
Car
les lèvres les plus pauvres te dénoncent
Par
un sourire
Bonjour
tristesse
Amour
des corps aimables
Puissance
de l'amour dont l'amabilité surgit
Comme
un monstre sans corps
Tête
désappointée
Tristesse
beau visage
FORME
Elle est tripartite : A - B -
C (3 x 7 mesures)
Partie
A mesures 1 - 7 (début à chiffre 2) forme 3 + 2 + 2
Les deux dernières mesures de A (mesures 6-7) en sont la coda, précisée
par le chiffre 1
Partie
B mesures 8 - 14 (chiffre 2 - chiffre 3) forme 2 + 3 + 2
Les deux dernières mesures de B forment une transition (basses seules)
Partie
C mesures 15 - 21 (chiffre 3 - fin) forme 2 + 2 + 3
En réalité, elle est formée de six mesures, la dernière étant un
artifice d’écriture non entendu.
Exemple 1

Ce
faisant, Poulenc construit une forme tripartite strictement équilibrée en
nombre de mesures (là est sans doute la raison de cette mesure finale
« inutile »). À remarquer aussi que la construction par sept propose
les trois combinaisons possibles : 3 + 3 + 2 ; 2 + 3 + 2 ; 2 + 2
+ 3.
Chacune
des parties A, B et C est individualisée en terme de texture sonore :
-
Tutti homophonique pour A
-
Tutti homophonique pour B encadré en début et fin par une monodie (soprani pour
le début, basses pour la fin)
-
Combinaisons diverses pour C
La
forme musicale et la forme du poème ne coïncident pas parfaitement : le Bonjour,
tristesse Amour des corps aimables qui conclut la partie B est plutôt
rattaché structurellement à une troisième partie du poème. C’est pourquoi
il est traité en tuilage entre les deux
parties (en gras sur l’exemple) :
Exemple 2
|
forme poétique |
|
forme musicale |
|
A B C |
Adieu tristesse Bonjour tristesse Tu es inscrite dans les lignes du plafond Tu es inscrite dans les yeux que j'aime Tu n'es pas tout à fait la misère Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent Par un sourire Bonjour
tristesse Amour
des corps aimables Puissance de l'amour dont l'amabilité surgit Comme un monstre sans corps Tête désappointée Tristesse beau visage |
A B C |
HARMONIE
Le discours tonal de cette
pièce est très simple, oscillant entre le ton principal de fa, voire son
homonyme Fa, et son relatif majeur LA $. Lui-même est amené une fois brièvement par sa propre dominante, MI $.
|
Mesures |
1 |
6 |
7 |
9 |
10 |
12 |
13 |
16 |
17 |
19-20 |
|
fa/FA |
I |
|
V |
|
|
|
V |
|
V |
I |
|
LA $ |
|
|
|
|
V |
I |
|
V |
|
|
On
constate une densification toute logique du rythme fonctionnel à partir du
milieu de la pièce, dès le passage au relatif majeur.
Partie A
Mesures 1-3, Adieu tristesse.
Bonjour tristesse.
La
deuxième mesure est, à l’instar du texte, la duplication libre de la première.
L’harmonie y est apparentée, et le rythme une densification du rythme initial.
Le
compositeur insiste sur une pédale de fa à la basse, tonique du ton affiché de
fa mineur, qui sera brodé par son ton homonyme de FA Majeur dès la mesure 2.
Cette tonique omniprésente est colorée par des accords de dominante sur tonique
de passage, dont la première forme avec septième est amplifiée une seconde fois
avec la neuvième mineure ré $.
Exemple 3

Le
phénomène de polyharmonie nous conduit à ne pas analyser inutilement l’agrégat
n° 2 placé sur la deuxième croche de la mesure 3 comme le IIème
degré de fa ; il fait partie du déploiement de l’harmonie de dominante sur
tonique, l’agrégat n° 1 (première croche de la mesure 3) étant amplifié dans le
n° 2 par la neuvième mineure :
Exemple 4

Mesure 4, Tu es inscrite
Le
déploiement harmonique précédent, de dominante sur tonique, est prolongé sur
cette mesure 4, avec interpolation dans les voix intermédiaires de deux chromatismes,
l’un ascendant (ténors), l’autre descendant (alti). Les notes concernées (la $, la 8, et mi $) restent dans
le ton de fa ou FA. Les valeurs brèves sur lesquelles s’inscrivent ces
chromatismes conduisent à une perception purement mélodique du phénomène.
En revanche, le déploiement harmonique de dominante
sur tonique s’est enrichi d’une nouvelle note, sa fondamentale do (soprani), et
la neuvième, conséquence du chromatisme des alti, et maintenant majeure (ré 8, alti).
Exemple 5

Mesure 5, dans les lignes du
plafond
Au
plan rythmique, cette mesure fait rupture avec ce qui précède, avec
densification par doubles croches. Cette densification est également présente
au plan harmonique, puisque le rythme de ce dernier est maintenant strictement
temps par temps, contrairement à ce qui précède.
La
pédale de fa omniprésente sur les trois premières mesures fait place à un
profil classique de basse harmonique menant à une cadence parfaite tout à fait
classique : I - V de V - V - I (sur ton homonyme FA), avec des accords ne
dépassant pas la densité 3.
Nous
remarquons que chaque voix est un mouvement mélodique à interpolation :
unisson simple pour alti, ténors et basses, et chromatisme (tierce picarde)
pour les soprani. L’ensemble est donc également un mouvement harmonique de
fa/FA I à interpolation.
Exemple 6

Mesure 6 (chiffre 1), Tu es
inscrite
Elle
est la duplication libre, au plan rythmique, de la mesure 4 (texte identique), l’auteur
étant coutumier de ce type de modification d’attaque dans la musique chorale.
Exemple 7
q e e q q
Tu es ins- cri- te
e e e e q q
Tu es ins- cri- te
Mesure 7, dans les yeux que j’aime.
Repos à la
dominante très simple, par I - V de V - V, avec retard de la sensible de V de V
aux ténors.
Exemple 8

La conduite des voix est typique de Poulenc avec,
malgré l’ambiance de résolution « à la Bach » chez les ténors, la
sensible si 8 des ténors montant correctement (en sons réels) au do
des alti. On remarque aussi les effets de timbre du do circulant entre ces deux
voix au début de la mesure, ainsi que la même procédure entre alti et soprani
pour le fa, le tout conduisant à un
contour mélodique plus disjoint que le modèle théorique, tel que supposé
ci-dessous.
Exemple 9

Partie B
Mesures 8-9 (chiffre 2), Tu
n’es pas tout à fait la misère,
Cette mesure monodique de transition fait entendre le
degré de la dominante, dont les notes harmoniques sont particulièrement placées
sur les valeurs longues, donc accentuées.
Exemple 10

Mesures 10 (et levée)-11 (début),
Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent
L’ambiance de fa (ou le ton homonyme FA) va
être rompu par passage à LA $, relatif majeur, en empruntant le ton de sa dominante MI $ sur ces mesures. Il s’agit tout d’abord d’un déploiement harmonique du
IIème degré de MI $, suivi de l’enchaînement V-I par un accord
de triton se résolvant classiquement sur un accord de sixte . La quasi totalité des notes sont des notes harmoniques, à la
seule exception du si $ des ténors, broderie formant appoggiature de la
quinte do, au deuxième temps de la mesure 10.
On remarque que le déploiement harmonique de IIème degré, sur cinq temps, concerne le texte
chanté en valeurs courtes aux soprani (croches), alors que l’enchaînement V-I est placé sur les valeurs longues : à des valeurs
courtes correspond un rythme harmonique long (5 temps), et à des valeurs
longues un rythme harmonique court (1 temps).
|
Car |
les |
lè- |
vres |
les |
plus |
pau- |
vres |
te |
dé- |
non- |
cent |
|
e |
e |
e |
e |
e |
e |
e |
e |
e |
e |
q |
q |
|
II ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ |
V |
I |
|||||||||
Exemple 11

Mesures 11 (fin)-12 (début), Par un sourire
Cette incise a la même structure que la précédente :
même séquence harmonique qu’à l’incise précédente, soit II-V-I,
ici en LA $, ton relatif
majeur du ton principal, et enchaînement logique avec ce qui précède.
.Le rythme harmonique
s’accorde de la même manière à la rythmique :
Par un sou- ri- re.
e e e q
q
II
------------------------------ V I
De même, la seule note non
harmonique est le mi $, broderie
tronquée de la quinte do sur l’accord du IIème
degré (alti, mesure 11). En revanche, la note sensible, contrairement à
l’incise précédente, se résout « à la Bach » au lieu de monter à la
tonique (enchaînement sol- mi $ au lieu de sol-la $ aux alti,
mesure 12).
Exemple 12

Mesures 13 (et levée)-15, Bonjour, tristesse. Amour
des corps aimables. Puissance de l’amour
La transition monodique fait entendre une ambiance de
septième diminuée (la 8 7). Néanmoins, la ligne de basse insiste sur
la note do, appoggiaturée par le ré
$, do qui va confirmer à la mesure suivante sa place de
fondamentale de l’accord de dominante de la tonalité de fa, ton principal. Le
ré $ était donc déjà neuvième mineure de l’accord de
dominante.
Exemple 13

L’ensemble
engendre aux basses un contrepoint implicite à deux voix, la voix supérieure
arpégeant la septième diminuée, la voix inférieure la fondamentale do de fa V
brodée par sa neuvième mineure ré $.
Exemple 14

Cette fonction de dominante se voit interpolée à la
mesure 15 par divers agrégats appartenant à sa propre dominante, ce qui
explique la présence du si 8 des alti et engendre un mouvement mélodique de
seconde augmentée avec le la $. Cela sera important à la mesure qui suit.
Mesure 16-début de 17, Dont
l’amabilité surgit
En effet, intervient ici une nouvelle seconde
augmentée, ré $-mi 8. On a donc l’échelle à double seconde augmentée dont l’ancrage tonal
est flou (comme l’était celui de l’harmonie de septième diminuée précédente.
Exemple 15

Sur cette échelle, les voix de femmes seules font
entendre une mélodie d’accords de sixtes menant à une conclusion sur l’accord
parfait placé sur la dominante de LA $, ton homonyme du ton principal. L’échelle choisie par le compositeur
induit que certaines sixtes seront sensibles. Il n’y a cependant là aucune idée
tonale.
La voix d’alto croise avec celle des secondes
soprani : nous rétablissons ici le dispositif auditif.
Exemple 16

Les deux dernières incises
ont donc un fonctionnement similaire : chacune s’achève sur une dominante (ton
principal pour la première, relatif majeur pour la seconde) ; chaque
dominante est amenée par un flou tonal (septième diminuée pour la première,
mélodie d’accords sur échelle non tonale pour la seconde) :
|
|
flou tonal |
affirmation tonale |
|
Mesures 13
(et levée)-15 |
|
fa V |
|
Mesures
16-début de 17 |
mélodie d’accords, échelle à double sensible |
LA $ V |
Mesure 17 (fin)-19 (début), Comme un monstre sans
corps. Tête désappointée.
Sans avoir de résolution de l’accord
précédent, on repasse sur le degré de la dominante du ton principal, sous deux
renversements différents de neuvième mineure sans fondamentale : sixte
sensible et quinte diminuée (mesure 17), septième diminuée (mesure 18). Le
premier accord est brodé par un agrégat non fonctionnel (broderies conjointes aux ténors et alti,
disjointe aux basses. Le dernier accord est brodé plus classiquement par le
premier degré, sauf sur la troisième croche où le ré $ des soprani fait rupture.
Exemple 17

Mesures 19-fin, Tristesse, beau visage.
La pédale de fa de ces
dernières mesures indique bien le retour définitif à la tonique, qui
s’effectuera finalement en majeur par la tierce picarde des soprani, mesure 20.
Mais cette résolution finale fait l’objet d’interpolations qui peuvent
s’analyser fonctionnellement : un premier accord de triton faisant
allusion à V de V, s’enchaînant par chromatismes partiels (ténors et alti) à un
IIème degré de fa, puis une dominante sur
tonique précédent la tierce picarde. L’ensemble, bien évidemment, est un long
accord de tonique.
Exemple 18
